Essai de réflexion • Madagascar • OMAN

Refonder la gouvernance de Madagascar par les cultures du dialogue : les enseignements de l’OMAN

Ce que l’expérience omanaise permet de penser, sans modèle à copier

La refondation ne consiste ni à revenir au passé ni à importer une institution étrangère. Elle consiste à reconstruire la confiance publique en reliant les traditions de dialogue, l’État de droit, la responsabilité des gouvernants et l’évaluation des résultats.

Résumé

Madagascar connaît moins une absence d’institutions qu’une difficulté persistante à les rendre légitimes, prévisibles et proches de l’expérience sociale. Cet essai défend l’idée qu’une refondation durable doit articuler les ressources culturelles malgaches — notamment le fihavanana, le fokonolona, le kabary et le dina — avec les garanties de l’État de droit, la participation citoyenne et une culture de résultats. L’expérience omanaise est mobilisée comme comparaison heuristique. La Choura y montre comment une tradition de consultation peut être progressivement formalisée dans une architecture publique moderne. Cette comparaison n’autorise ni imitation ni idéalisation. Elle aide à formuler une question centrale : comment transformer une culture du dialogue en institutions responsables, inclusives et évaluables ?

Mots-clés : gouvernance, Madagascar, culture, tradition, fihavanana, Choura, Oman, refondation institutionnelle.

Problématique

Quand les institutions existent sans produire suffisamment de confiance

À Madagascar, les réformes de gouvernance se succèdent souvent sous la forme de nouvelles lois, de plans stratégiques, de structures administratives ou de mécanismes de contrôle. Ces outils sont nécessaires, mais ils ne suffisent pas. Une institution devient réellement publique lorsqu’elle est comprise, reconnue et utilisée par la société. Or un écart demeure entre les normes officielles et les pratiques quotidiennes, entre la décision centrale et les réalités territoriales, entre le langage administratif et les formes locales de légitimité.

Cet écart ne signifie pas que la tradition serait naturellement vertueuse et l’État moderne nécessairement étranger. Il révèle plutôt une mauvaise articulation. Les institutions contemporaines empruntent souvent leur forme au droit moderne, tandis que les citoyens continuent d’interpréter l’autorité à travers des relations de proximité, des obligations morales, des appartenances locales et une mémoire historique. La refondation doit travailler sur cette interface au lieu d’opposer modernité et tradition.

Une culture politique ne devient une force de gouvernance que lorsqu’elle se traduit en règles, en responsabilités, en recours et en résultats vérifiables.

Ressources malgaches

Du fihavanana à une institution du dialogue responsable

Le fihavanana exprime une conception relationnelle de la société. Il rappelle que la personne n’existe pas hors des liens qui la rattachent à la famille, au voisinage et à la communauté. Dans la gouvernance, cette valeur peut soutenir la recherche du compromis, la prévention des ruptures et l’obligation morale de prendre en compte les conséquences collectives d’une décision. Le kabary apporte une discipline de la parole publique : il ordonne l’écoute, la mémoire et la reconnaissance réciproque. Le fokonolona offre un espace historique de délibération locale. Le dina traduit la possibilité pour une communauté de fixer des obligations communes.

Ces ressources comportent aussi des limites. Le consensus peut dissimuler la domination des notables. La recherche de l’harmonie peut réduire la place du désaccord. Une règle locale peut exclure les femmes, les jeunes, les minorités ou les nouveaux arrivants. Une autorité dite traditionnelle peut être capturée par des intérêts privés. La tradition doit donc être soumise aux droits fondamentaux, à la publicité des décisions, à la possibilité de recours et à l’évaluation. La refondation ne sacralise pas la coutume ; elle en transforme les ressources compatibles avec une citoyenneté égale.

Regard comparatif

OMAN : la Choura entre héritage consultatif et institution moderne

Le cas omanais est instructif parce qu’il montre une tentative d’inscription d’une pratique ancienne de consultation dans une architecture étatique contemporaine. Le Statut fondamental de l’État présente la Choura comme un principe de la vie politique. Le Conseil d’Oman réunit deux chambres : le Majlis A’Shura, élu, et le Majlis A’Dawla, nommé. Il intervient dans l’examen des lois, des plans de développement et du budget. L’intérêt comparatif réside aussi dans le récit institutionnel qui soutient cette structure : le dialogue, le consensus et la collaboration sont présentés comme des valeurs sociales anciennes modernisées par le droit.

Sa Majesté le Sultan Qaboos bin Said, ancien Sultan d’Oman
Le Sultan Qaboos bin SaidFigure fondatrice de l’Oman contemporain, il a conduit la modernisation du Sultanat de 1970 à 2020 tout en préservant sa continuité culturelle et institutionnelle.
Sa Majesté le Sultan Haitham bin Tarik, Sultan d’Oman
Sa Majesté le Sultan Haitham bin TarikChef de l’État du Sultanat d’Oman depuis 2020, il inscrit la continuité institutionnelle dans la mise en œuvre de la Vision Oman 2040.

La trajectoire omanaise associe continuité symbolique, planification à long terme et transformation administrative. La Vision Oman 2040 donne une direction commune à la diversification économique, à la connaissance, à l’innovation et à la qualité institutionnelle. Cette capacité à relier identité nationale, horizon stratégique et mécanismes administratifs mérite l’attention de Madagascar.

Il faut néanmoins maintenir une distance critique. Oman et Madagascar diffèrent par leur histoire, leur système politique, leurs ressources et leur organisation territoriale. La comparaison ne cherche donc pas à importer la monarchie omanaise ni à présenter la Choura comme une démocratie parfaite. Elle met en évidence un principe transférable : une tradition de consultation produit des effets durables lorsqu’elle est formalisée, reliée au droit et insérée dans une vision de long terme.

Lecture comparative

Des ressources culturelles aux mécanismes institutionnels

DimensionMadagascarEnseignement d’OmanTraduction institutionnelle
DialogueKabary, fihavananaChoura et consensusAssemblées délibératives et comptes rendus publics
TerritoireFokonolonaConsultation reliée aux institutions nationalesCompétences locales claires et budgets participatifs
Règle communeDinaFormalisation juridiqueContrôle de légalité et voies de recours
Temps longMémoire et continuité socialeVision Oman 2040Pacte national évalué au-delà des mandats
LégitimitéRaiamandrenyContinuité symbolique de l’ÉtatConseils pluralistes sans pouvoir discrétionnaire

Proposition

Vers une gouvernance malgache du dialogue, du droit et du résultat

Une première orientation consisterait à instituer des conférences territoriales régulières du fokonolona. Elles ne seraient pas de simples consultations cérémonielles. Leur ordre du jour, leurs données, leurs décisions et les réponses de l’administration devraient être publics. Les femmes, les jeunes, les personnes vivant avec un handicap, les acteurs économiques, les organisations religieuses et la société civile devraient y disposer d’une représentation effective. Le consensus resterait recherché, mais le désaccord pourrait être consigné et protégé.

Une deuxième orientation serait de relier les dina au droit national par une procédure claire d’élaboration, de contrôle et de recours. Une troisième orientation concernerait la médiation publique. Des conseils de dialogue composés de personnalités reconnues, de chercheurs et de représentants de la diversité sociale pourraient faciliter la résolution de crises, sans se substituer aux tribunaux ni aux institutions élues.

Enfin, la refondation devrait s’appuyer sur un pacte national de long terme définissant quelques résultats stables : accès équitable aux services publics, intégrité, décentralisation effective, qualité de l’éducation, sécurité juridique, protection de l’environnement et participation citoyenne. Chaque objectif serait associé à des indicateurs accessibles. La culture du dialogue donnerait une légitimité au pacte ; l’État de droit en garantirait les limites ; l’évaluation en mesurerait la réalité.

Conditions de réussite

Éviter le folklore institutionnel

Le principal risque serait de transformer les références culturelles en décor politique. Employer les mots fihavanana, fokonolona ou raiamandreny ne produit aucune refondation si les décisions demeurent opaques, si les responsabilités ne sont pas sanctionnées et si les citoyens ne disposent d’aucun recours. La culture ne doit pas servir à demander l’obéissance ; elle doit augmenter la capacité de la société à délibérer et à contrôler le pouvoir.

La réussite suppose une administration compétente, des magistrats indépendants, des médias libres, des universités capables d’évaluer les politiques, une décentralisation financée et une éducation civique fondée sur la pratique du dialogue. Le numérique peut renforcer la transparence, mais il ne remplace ni la confiance ni la rencontre. Les outils participatifs doivent rester accessibles aux citoyens éloignés de la connexion et être traduits dans les langues réellement utilisées.

Conclusion

Refonder, c’est relier

Madagascar n’a pas à choisir entre la tradition et la modernité. Il lui faut construire une modernité institutionnelle capable de reconnaître ses ressources culturelles tout en protégeant l’égalité, la liberté et la responsabilité. L’exemple omanais rappelle qu’une valeur ancienne peut devenir un principe de gouvernance lorsqu’elle reçoit une forme juridique, une organisation et un horizon stratégique.

Une telle refondation ne promet pas l’absence de conflit. Elle propose mieux : des institutions capables de rendre le conflit intelligible, de protéger le désaccord, de rechercher le compromis et de produire des décisions évaluables. C’est à cette condition que la culture devient une ressource pour gouverner l’avenir.

Sources institutionnelles consultées

Repères documentaires

Statut fondamental de l’ÉtatMinistère des Affaires étrangères du Sultanat d’OmanLe Conseil d’Oman et la ChouraPrésentation officielle de la législature omanaiseVision Oman 2040Portail officiel de la vision nationale

Cet essai constitue une réflexion comparative. Il ne présente pas Oman comme un modèle intégral et ne remplace pas une étude empirique approfondie des institutions des deux pays.